Gilles Rhéaume ou la mémoire martyrisée du Canada français

Quiconque a côtoyé Gilles Rhéaume conviendra que nous venons de perdre un personnage considérable et un indéfectible défenseur de nos droits nationaux, auxquels il aura littéralement consacré toute son existence. Tant ses intimes que ceux ayant simplement assisté à l’une de ses mémorables envolés oratoires garderont le souvenir d’un homme intégralement voué à l’indépendance de son peuple.
 

Outre l’orateur inspiré et le polémiste parfois cassant, Rhéaume fut aussi un bâtisseur et un militant dévoué, tant dans les organisations qu’il fonde qu’au sein de nos sociétés nationales : simultanément président de la Société St-Jean-Baptiste de Montréal et du Mouvement national des Québécoises et Québécois. À ce titre, on lui doit en 1984, la signature du tout premier protocole d’entente liant le gouvernement du Québec au MNQ comme coordonnateur de la Fête nationale du 24 juin : une contribution inestimable qui lui survivra.
 

L’œuvre de Rhéaume plonge d’abord sa source dans un profond sentiment d’indignation envers le sort réservé au peuple canadien-français. En dépit qu’il n’a que neuf ans au moment de la Révolution tranquille, il s’inspire moins d’une territorialité et d’une citoyenneté québécoise à venir que du combat séculaire mené par les francophones afin de préserver leur identité et contre les crimes du Canada anglais, du meurtre de Louis Riel au putsch constitutionnel de 1982. De là par exemple l’importance vitale qu’il accordait à la préservation, à la qualité et au rayonnement de la langue française. Malgré l’hommage légitime que lui rendait le Parti québécois en fin de semaine, Gilles Rhéaume fut donc moins actif dans les partis souverainistes que dans des ligues d’actions citoyennes, d’abord vouées à la défense de l’identité nationale, dans la pure tradition des Henri Bourassa, René Chaloult ou François-Albert Angers. La centaine de conférences qu’il aura consacrées à ces illustres nationalistes, l’aura sans doute mené à s’approprier tout entiers leur combat et leur argumentaire, de sorte que l’indépendance du Québec découle avant tout de l’échec cuisant des rêves trahis par la Confédération de 1867.
 

Le Québec perd donc un précieux porteur de la mémoire phylogénétique d’une Amérique française martyrisée : ce pont tendu au-dessus de l’abîme justifiant seul en dernière instance l’irrépressible désir d’un jour accéder à l’indépendance.

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