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DOSSIER JNP : Les Patriotes, pionniers de l’achat local

L’achat local est aujourd’hui encouragé afin de diminuer notre dépendance aux importations ainsi que l’émission de gaz à effet de serre lors du transport. Cette tendance à la mode est en fait très ancienne au Québec et a toujours consisté à soutenir nos entreprises afin de conserver des emplois ici. Ce sera tout le mérite des patriotes d’avoir lancé la première campagne « d’achat chez nous ». Le chef patriote Louis-Joseph Papineau lui-même en fait une question de salut national :
 
Le revenu que l’on veut nous voler se compose, pour les deux tiers, des taxes que nous payons chaque fois que nous buvons un verre de vin ou de liqueurs spiritueuses, et une tasse de thé au sucre. Nos consommations en objet qui ne sont nullement de nécessité sont plus fortes que celles que nous faisons en fer pour nous bâtir, défricher et cultiver nos terres, en cuir et en étoffes pour nous chausser et nous vêtir. La Minerve, 25 mai, 1837
 
Papineau s’en prend ensuite aux snobs qui se vantent de ne consommer que des produits importés.
 
Pour réformer efficacement ce désordre funeste, nous n’avons pas besoin de l’aide des jeunes dandys qui se pavanent dans nos villes. Ils sont trop souvent des sensualistes qui tiennent plus à leur luxe qu’au bien de leur patrie. Dans tous les pays, c’est le peuple, les classes pauvres, qui soutiennent la prospérité, et partout ce sont les classes supérieures qui la dévorent. Ibid.
 
Le tribun n’en reste pas là et prêche par l’exemple :
 
J’ai de suite renoncé à l’usage du sucre raffiné, mais taxé, et acheté pour l’usage de ma famille du sucre d’érable. Je me suis procuré du thé venu en contrebande et je sais plusieurs qui en ont fait autant. J’ai écrit à la campagne pour me procurer des toiles et des lainages fabriqués dans le pays, et j’espère les avoir d’assez bonne heure pour me dispenser d’en acheter d’importation. J’ai cessé de mettre du vin sur ma table et j’ai dit à mes amis : si vous voulez vous contenter de la poule au pot, d’eau, de bière ou de cidre canadiens, allons, venez et dînons sans un verre de vin. Aux premiers moments, cet éloignement des usages reçus embarrasse, mais j’ai déjà appris en huit jours qu’il n’y a rien à quoi l’on s’habitue si aisément que de faire à sa tête, quand on a la conviction que l’on fait bien. Ibid.
 
L’exemple de Papineau est contagieux. Un journal anti-patriote de l’époque s’en amuse d’ailleurs :
 
Le 18 août 1837, plusieurs des députés papineautistes sont arrivés dans la capitale habillés à la mode patriote. Les curieux eurent beaucoup d’amusement lorsqu’ils virent descendre du bateau à vapeur les représentants du district de Montréal. En tête de la phalange patriotique se trouvait le grand réformiste, l’honorable M. Papineau, habillé en étoffe du pays.
 
Le costume de M. Rodier remporta la palme. Le député de l’Assomption portait une redingote, une veste et des « inexpressibles » d’étoffes du pays, grise avec des raies bleues et blanches, un chapeau de paille de fabrication domestique, des souliers de peau de bœuf et des bas tricotés. […] M. Rodier n’avait pas de chemise, n’ayant pu s’en procurer de contrebande ni s’en faire faire une ici.
 
Le docteur O’Callaghan méritait le second prix : son chapeau, ses bottes, ses gants, sa chemise — il avait une chemise! — et ses lunettes étant seuls de fabrication étrangère. M. Perreault avait des pantalons et un gilet d’étoffes du pays, ainsi que MM. Meilleur, DeWitt, Cherrier, Duvernay. M. Viger — le « beau Viger » — et M. LaFontaine n’avaient que la veste en étoffe canadienne. M. Jobin avait un complet. Le Dr Côté portait une redingote d’étoffe grise, avec garniture noire, des pantalons et une veste de même étoffe rayée de bleu et de blanc, et un abominable chapeau tellement usé qu’il était impossible de discerner son pays d’origine. Le Populaire, 23 août 1837
 
Cultivés depuis l’époque de Jean Talon et de la Nouvelle-France, le chanvre et le lin servent surtout à la ferme où seuls les paysans s’en revêtent. Déjà, en ville, on en a que pour les vêtements et les accessoires importés, plus chics et plus délicats que la grossière étoffe qu’on produit alors au Québec.
 
Les convives aux banquets de la Fête nationale et les députés patriotes ne sont pas les seuls à promouvoir les produits québécois et l’épouse du patriote Louis H. LaFontaine, Adèle Berthelot, fut apparemment la première bourgeoise à porter les étoffes canadiennes. L’exemple fut généralement suivi par le peuple, les Québécois de l’époque, pour une fois positivement inspirés par leurs élites…
 
L’engouement pour les produits québécois, dans la foulée de la campagne de boycottage et d’achats locaux en 1837 fut bref, mais eut notamment pour conséquence de relancer dans plusieurs localités l’industrie de la laine et du tissage, en particulier le long du Richelieu et, à la frontière, où on note une croissance significative du commerce de contrebande avec les États-Unis.