DOSSIER SPÉCIAL – Développer le goût de la culture

Par : Sophie Imbeault, historienne et éditrice aux éditions du Septentrion
 
Le milieu du livre québécois compte des dizaines d’éditeurs, de distributeurs, de libraires, d’auteurs passionnés. Plusieurs d’entre eux rayonnent nationalement et internationalement. Les raisons de célébrer la littérature québécoise sont nombreuses : les droits du livre L’Orangeraie de Larry Tremblay (Alto) ont été vendus notamment aux États-Unis, en Allemagne, en France et en Israël, le Septentrion publie des essais en histoire depuis plus de 25 ans, La Pastèque cumule les prix avec Jane, le renard et moi d’Isabelle Arsenault et Fanny Britt, Lux remporte le Prix du gouverneur général 2014 avec Tenir tête de Gabriel Nadeau-Dubois, La vie compliquée de Léa Olivier de Catherine Girard-Audet (Les Malins) attire les foules dans les salons du livre au Québec et en Europe, et Mémoire d’encrier tisse des liens avec Haïti.
 

De nouvelles maisons (Druide, Cheval d’août et Comme des géants) et des revues (Planches) ont récemment vu le jour, des librairies ouvrent (la Librairie du Quartier à Québec), Dany Laferrière a été élu à l’Académie française, un million de livres numériques ont été empruntés en bibliothèque depuis 2012 et le Québec est invité d’honneur à la Foire du livre de Bruxelles en février 2015.
 

Bien sûr, le milieu du livre demeure un édifice fragile. De sérieux problèmes le secouent, comme le conflit Renaud-Bray–Dimedia qui perdure depuis avril 2014, la concurrence des grandes surfaces et de la vente en ligne à partir de plateformes internationales et une réduction de 20 % du crédit d’impôt annoncée par Carlos Leitao dans son dernier budget. Nous sommes pleinement conscients des défis auxquels nous sommes confrontés. Mais nous voulons être en possession de tous les moyens pour les affronter.
 

Nous avons eu l’occasion, à l’été 2013, de faire entendre nos voix lors de la commission sur la réglementation du prix de vente au public des livres neufs imprimés et numériques. Madame David a rejeté, en juillet 2014, le projet de réglementation du prix des livres demandé par les acteurs de la chaîne. Pourquoi ? Cela demeure assez flou. Le 29 septembre 2014, elle annonçait des mesures pour aider les librairies. Le temps passe, les mesures se font attendre.
 

Le plan du gouvernement est clair. Jean-François Garneau a été embauché par le ministère de la Culture dans le cadre des travaux de la commission de révision des programmes pour trouver où couper. Austérité et culture, voilà deux éléments qui s’accordent bien mal ensemble. Depuis l’automne, le gouvernement lance des rumeurs. Une semaine, ce sont les Débrouillards qui sont menacés de perdre une subvention annuelle importante, l’autre, c’est au tour de l’Association internationale des études québécoises. Fermera-t-on les conservatoires de musique et d’art dramatique ou Télé-Québec ? La subvention du théâtre Le Diamant sera-t-elle finalement octroyée ? Il s’agit là d’un vieux truc. Quand viendra le temps de couper, on trouvera que, finalement, ce n’est pas si pire que ça. Des voix commencent toutefois à s’élever et questionnent les annonces du gouvernement Couillard.
 

La culture sera-t-elle une priorité gouvernementale dans les mois à venir ? Ce serait étonnant. Depuis sa création en 1961, le ministère ne fait pas partie, sauf avec Denis Vaugeois ou Jean-Paul L’Allier, des priorités budgétaires. On lui a préféré la santé. Quant aux artisans qui œuvrent dans le milieu, ils composent avec des budgets faméliques et des préjugés. Or, le livre fait vivre toute une économie. Selon l’Association des distributeurs exclusifs de livres en langue française : « La filière du livre emploie actuellement environ 12 000 personnes au Québec et génère un chiffre d’affaires annuel de près de 700 M$, ce qui en fait la plus grande industrie culturelle québécoise* ».
 

On m’opposera que tous doivent faire un effort, y compris le secteur culturel. J’en conviens. Or, la culture n’est pas un ministère comme les autres. Il serait judicieux d’écouter ses intervenants, ses fonctionnaires. Ils ont l’expérience et la perspective pour trouver des solutions. Couper une subvention à une maison d’édition porte peu à conséquence à court terme. Il n’y a pas un citoyen qui va mourir de ça, pour paraphraser le ministre de l’Éducation Yves Bolduc, « et qui va s’empêcher de lire ». Mais c’est notre existence en tant que société qui est menacée.
 

La ministre de la Culture en est certainement consciente. Elle a à l’esprit les grandes réalisations de son grand-père Athanase David qui a occupé la même fonction. Aidons-la à conscientiser le gouvernement. L’austérité est une politique économique, un choix gouvernemental. Ce n’est pas une loi inéluctable.
 

Gaston Miron a écrit dans Les arbres : « malgré vous, malgré nous, je m’entête à exister ». Les gens du livre s’entêteront à exister et ils le feront à vos côtés. Le 12 août 2014, vous avez été des centaines à acheter un livre québécois à l’invitation de deux auteurs. Exigeons de nos politiciens qu’ils développent eux aussi le goût de la culture québécoise.
 

*Mémoire de la Commission du livre de la SODEC présenté à la Commission de la culture et de l’éducation, 23 août 2013, p. 14.