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DOSSIER JNP : Quand l’art parle au nom du pays

Sbeaudry_PortraitLe [créateur] québécois actuel a deux choix : ou il tourne carrément le dos au passé et s’invente totalement un présent, donc un futur, ou il croit suffisamment aux choses qu’il y a derrière lui, s’y plonge, les assimile, leur donne un sens nouveau, celui d’une œuvre qu’il bâtit en fonction du nouvel univers qu’il voudrait voir s’établir ici. » — Victor-Lévy Beaulieu, écrivain québécois (Le Devoir, 13 janvier 1973)
 
Bien qu’elle date d’avant ma naissance, cette citation de l’un des plus grands créateurs littéraires québécois est devenue le porte-étendard de ma démarche artistique. À elle seule, elle résume ce que j’ai été, ce que je suis et ce vers quoi je me dirige en tant qu’artiste.
 
Définir la frontière
Mon travail évoque une vision personnelle de la nation québécoise, et à travers elle, de moi-même. La réflexion qui accompagne cette démarche me pousse à (me) réinventer, à (me) transformer et à critiquer ce qui caractérise cette identité. De ce processus sont nées des œuvres qui reflètent une certaine vision du Québec, que j’ai tenté et tente toujours de propulser vers l’avant, souvent en utilisant des éléments traditionnels modernisés.
 
Ma démarche artistique s’inscrit dans une volonté de participer à la libération et à la transformation culturelle du Québec et à la mienne, de manière à ce que nous nous émancipions au même rythme, de même que pour lier celui que je suis à ceux que nous sommes et devenons.
 
C’est en 2007, au moment de la mise sur pied du collectif Identité québécoise, que l’identité, cette représentation que nous avons de nous-mêmes, m’est apparue comme étant le ciment pouvant servir à réunir tout ce qui existe en y ajoutant de nouveaux éléments pour notre suite du monde. La pérennité de notre culture est selon moi la seule vraie raison de vouloir un pays québécois officiel, indépendant et libre du carcan canadien, car elle structure l’âme et la pensée. Pour ma part, l’art, plutôt que le militantisme politique, m’est apparu comme le meilleur champ d’action, celui avec lequel je suis le plus efficace et pertinent. Il représente aussi le meilleur véhicule pour porter un discours sur ce Québec libre, se rassemblant de son passé, son présent et son futur, et y ajouter de l’envergure, de la démesure. Et par la mythologie que je suis en train de créer à chacune de mes nouvelles œuvres, inventer une civilisation québécoise.
 
Jusqu’à tout récemment, mes œuvres étaient constituées de photos et d’objets (ready-made, sculptures), production à laquelle j’ai intégré graduellement des éléments vidéo. Somme toute, ces œuvres se composaient d’objets, d’artefacts culturels du Québec d’avant, présentés sous une forme actualisée, réinventée.
 
Traverser la frontière
Mais pour réinventer cette nation, ce présent qui se transformera en futur, je devais traverser le carrefour qui lie ma production artistique à ma vie (citoyenne). Abattre les frontières pour les transcender. Me rapailler. J’ai donc décidé d’ajouter un aspect à ma pratique en produisant des œuvres à même l’espace politique, au sens du polis, du vivre ensemble. Et par ce procédé, me créer une nouvelle agora en réunissant l’atelier, la vie et le lieu d’exposition, au milieu de ceux qui s’y trouvent, sans que ceux-ci puissent s’attendre à recevoir une œuvre et son discours.
 
Ma pratique est donc devenue plus hétéroclite et imprévisible, mélangeant la photo, l’objet, la vidéo, l’installation, la performance et l’action « guérilla » d’art. Une première bribe de cet art guérilla avait été l’œuvre Printemps québécois – carré fléché rouge – que j’ai non seulement offerte à un coût très bas en galerie pour refléter un discours contre l’augmentation des frais de scolarité, mais que j’ai aussi reproduite en autocollants. Ceux-ci ont servi à tracer mon parcours lors des manifestations auxquelles je prenais part durant le désormais célèbre soulèvement étudiant.
 
Puis, j’ai voulu pousser plus loin. Défoncer des portes. Littéralement. Mon œuvre-performance La charge de l’orignal épormyable donne aux paroles de Victor Lévy Beaulieu tout leur sens : j’y intègre des morceaux d’œuvres québécoises du passé que je colle à une œuvre pour mieux me propulser vers l’avenir. Moi, vêtu d’une armure fabriquée de pièces d’équipement de hockey, je prends mon élan et défonce une porte. Cet éclatement symbolise la libération de mon peuple, mais aussi celui de mes freins personnels qui m’empêchent de me positionner complètement comme artiste professionnel. Tout comme le personnage de Mycroft Mixeudeim de la pièce de Claude Gauvreau, ostracisé par des psychiatres et enfermé dans un institut dont il tente de se sortir en défonçant des portes avec sa tête, mon œuvre reprend cette charge dans le contexte d’aujourd’hui. Dans cette performance, je me représente en tant qu’artiste et en tant que Québécois, cherchant à repousser toutes mes limites.
 
Transcender la frontière
En septembre dernier, l’Écosse se prononçait sur son indépendance et c’est dans ce contexte que ma volonté de mélanger l’art et la vie a trouvé tout son sens. Ce voyage est venu marquer ma position d’artiste engagé, ainsi que le désir d’ancrer mes œuvres dans le réel, sans port d’attache à des lieux d’exposition. Un film réalisé par Félix Rose et Éric Piccoli (Productions Babel) à paraître a d’ailleurs immortalisé ce voyage et cette quête. Embrassant une forme cinématographique nouvelle qui mélange le cinéma direct, le documentaire, le vidéoclip et la fiction, ce film présente une Écosse en pleine ébullition. Pendant quelques semaines, j’ai sillonné le territoire écossais pour y déployer des œuvres à ciel ouvert qui amalgamaient l’histoire et l’identité écossaises avec celle du Québec. Ces œuvres ont été archivées par le film ou par la photographie et constitueront les artefacts de demain.
 
À la manière d’un citoyen au sein de sa société, ma démarche artistique participe à l’évolution de l’identité québécoise. Je construis en quelque sorte le Pays par l’art à défaut, à défaut de le faire politiquement. J’y projette mes aspirations, mes craintes, ce que j’aime et n’aime pas. J’utilise cet espace libre, m’y engage et y agit. Ce travail se fait de façon libre (sans commande) et autonome (je n’agis pas au nom d’un groupe, d’une entreprise ou d’un parti politique).
 
Est-ce que, quelque part, le rôle de l’artiste, le genre que je cherche à être, ne pourrait pas être contributeur, une fois conscient de sa double position d’artiste et de citoyen (obligatoirement politique et liée aux autres, qu’il le veuille ou non)? Ne pourrait-il pas proposer, plutôt qu’imposer comme le suggérait la vision moderne de l’engagement en art, une nouvelle forme de démocratie, celle où le spectateur pourrait vouloir se joindre à ce qu’il voit (mon œuvre), au mieux? Au pire, il restera une proposition personnelle, libre et autonome, toujours sur le point de se révéler au monde par son rapport incessant à un espace artistique et politique et qui pourrait l’interpeller comme un double miroir. Celui d’un artiste devant lui-même et son peuple qu’il imagine et mythologise.
 
Œuvres : VEHICULE & SCALP
Œuvres : EXPOSITION cÂLIBOIRE
 
Simon Beaudry : Artiste multidisciplinaire en arts visuels et étudiant à la maîtrise en arts visuels et médiatiques de l’UQAM. (Remerciements spéciaux à Catherine Martellini)

 

www.simonbeaudry.quebec
www.identitequebecoise.org
www.facebook.com/simon.beaudry.39
 

 
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