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La commémoration civique : source de mémoire

Chevrier_MarcQuelques années avant la Révolution tranquille au Québec, l’historien de la civilisation, l’Américain Lewis Mumford, avait dans l’un de ses ouvrages brossé le portrait troublant de ce qu’il a appelé l’Homme posthistorique. La civilisation technique qu’avait engendrée l’Occident risquait de former un nouveau type d’Homme, entièrement asservi à la machine, dont les horizons ne dépasseraient pas son présent et ses besoins immédiats, vivant dans un monde de synthèse, morne et uniforme, où jusqu’au souvenir de la nature sauvage et bigarrée aurait disparu. Mumford admettait que l’Homme posthistorique était seulement une possibilité, et on pourrait penser que ce cauchemar ne s’est pas réalisé. Cela dit, à notre époque de communications instantanées, la tendance à ne vivre que dans la fenêtre étroite du présent est omniprésente, et de la même manière que l’Homme posthistorique considère la nature comme un matériau mort, le passé connaîtrait aujourd’hui le même sort.
 

Par bonheur, si l’on regarde autour de soi, le Québec n’est pas encore devenu un parc de béton où des vivants sont momentanément stationnés. Il grouille d’activités et d’initiatives venant de citoyens, d’associations et de municipalités dont l’objectif est de se remémorer des figures et des moments remarquables de l’histoire locale et nationale. Parfois, ces commémorations engagent l’État, qui les orchestre ou les soutient, pour célébrer l’anniversaire d’une ville ou d’un moment fondateur. La commémoration ne prend pas toujours la forme d’une bruyante fanfare sous l’autorité des pouvoirs : elle parle aussi du langage muet des plaques et des monuments commémoratifs, des édifices restaurés, du patrimoine devenu lisible et vivant pour les générations présentes et à venir. Elle est parfois grave et lente, comme dans une cérémonie d’État, ou joyeuse, à l’occasion d’une inauguration, d’une remise de prix, d’un festival ou d’une reconstitution historique. Elle est souvent profane et spontanée, quand des citoyens prennent sur eux de célébrer tel accomplissement ou tel personnage qui leur tient à cœur; elle est parfois savante et méticuleuse, sous la forme d’une exposition dans un musée.
 

Toutes ces activités servent une fonction essentielle : éveiller et répandre dans la population une conscience historique, sans laquelle il n’y a ni peuple, ni démocratie fermement établie. Car la démocratie n’est pas qu’affaire de droits et de procédure électorale. Elle s’exerce à l’intérieur d’une communauté dont les citoyens ont conscience de partager un même destin, des expériences historiques déterminantes et formatrices, des œuvres communes dont le sens s’éclaire de la connaissance des personnes qui les ont réalisées et des luttes qu’elles ont menées. La commémoration inscrit les citoyens dans une chaîne continue d’actions qui traverse le temps et les générations. Elle donne un visage à un passé qui autrement, demeurerait abstrait et anonyme. Par les trésors de pédagogie et d’invention artistique qu’elle arrive souvent à réunir, elle rend ce passé transmissible pour les jeunes générations et les nouveaux arrivants, qui peuvent se l’approprier et s’y identifier. Bref, la commémoration, comme l’expriment les composantes de ce mot, c’est se « souvenir avec », c’est la mémoire concertée, en communauté avec des concitoyens.
 

En cela, la commémoration réalise un travail que ni l’histoire savante, ni l’enseignement de l’histoire dans les écoles, ne peuvent accomplir à eux seuls. Elle transforme l’histoire en œuvre civique, des lieux et des moments épars, engloutis dans l’indifférence de l’espace et du temps, en sources de mémoire qui soudent les consciences et inspirent l’action collective, de la plus petite échelle humaine, comme le quartier et le hameau de campagne, aux plus grandes, comme la nation ou le monde. De plus, s’appuyant sur le passé, elle dégage des voies d’avenir.
 

Plusieurs ministères et organismes de l’État du Québec se mêlent de commémorations diverses, mais désordonnément et sans visée d’ensemble. Que le Québec se dote d’une politique nationale des commémorations ferait œuvre utile, d’autant mieux que plusieurs pays ont su faire montre de cohérence en ce domaine en y intégrant le souci de la préservation du patrimoine et des lieux de mémoire. Les États généraux sur les commémorations historiques, qui se tiendront à l’instigation du Mouvement national des Québécoises et Québécois du 6 au 8 octobre 2016 au Gesù à Montréal, arrivent à point nommé et promettent des discussions… mémorables.
 

Marc Chevrier, politologue et professeur à l’Université du Québec à Montréal