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Aux origines des États généraux du Canada français (1961-1966) : situer, définir, engager

Le MNQ tiendra sous peu des États généraux sur les commémorations historiques. S’inscrivant dans la durée, on peut dire que ce projet s’insère particulièrement bien dans sa culture militante. L’idée de rassembler divers représentants de la société civile pour étudier une problématique et interpeller les décideurs n’est pas nouvelle. Cherchant à concilier l’éducation patriotique et la représentation politique, les Sociétés nationales ont mis de l’avant divers projets au cours de leur histoire. Au côté des grands congrès patriotiques d’antan, ces moments permirent des prises de conscience, d’étaler au grand jour des problèmes de la nation et de proposer des solutions pour y remédier. Bien qu’il soit impossible de discuter de l’étendue de ma recherche doctorale, attardons-nous sur les États généraux du Canada français. Symbole de la « lente et irréversible détérioration des relations entre les dirigeants des communautés francophones minoritaires et ceux du Québe » selon l’historien Marcel Martel, les États généraux du Canada français sont, par les mémoires qui y sont attachées, un point de référence incontournable pour comprendre le cheminement du nationalisme québécois. Retour sur les origines méconnues d’une grande réalisation du Mouvement (autrefois nommé Fédération des Sociétés Saint-Jean-Baptiste (SSJB)).
 

L’idée de convoquer les États généraux est émise pour la première fois en 1961 au Congrès conjoint entre les Fédérations des SSJB du Québec et de l’Ontario. Dans l’enthousiasme de la Révolution tranquille et du courant modernisateur qui frappe l’ensemble des secteurs de la société québécoise, l’idée de les convoquer apparaît à l’esprit des officiers de la Fédération comme un geste modérateur. Afin d’éviter des changements radicaux « souvent amorcés sans avoir été muris », la SSJB doit réaffirmer son rôle de « semeuse d’idées » répondant à un « programme d’ensemble » et une « ligne de conduite » qui laisse « peu de place à l’improvisation ».
 

Le projet démarre véritablement en août 1962. La Fédération profite d’une réunion à Québec pour rendre public le cadre de la consultation. Celle-ci doit évaluer « nos forces sur tous les plans : religieux, culturel, économique et social ». Le tout suscite diverses réactions. Au sein de l’Ordre de Jacques-Cartier, on émet « certaines réserves sur leur préparation adéquate ». À Québec, le futur premier ministre Jean-Jacques Bertrand reprend l’idée à son compte et dépose une motion visant à étudier la meilleure façon de convoquer des États généraux afin de préparer une nouvelle constitution. Il force ainsi le gouvernement Lesage à réunir le Comité parlementaire sur la question constitutionnelle. Les délégués n’ont pas encore siégé qu’ils suscitent déjà ce revirement majeur sur la scène politique.
 

Malgré son intention première de les convoquer pour 1963, la Fédération est consciente du haut niveau d’organisation demandé par le projet. C’est pourquoi le comité provisoire s’active entre décembre 1962 et mars 1963 à s’adjoindre des spécialistes afin de tracer les lignes d’un programme d’étude. Ces experts, au nombre de cinq, sont Richard Arès, Fernand Dumont, Pierre Angers, Alphonse Riverain et Claude Ryan. Ryan est le plus critique d’entre tous. Il trouve le projet « très général » dont le danger est qu’il n’aboutira « dans l’immédiat à rien de très précis ».
 

histoireLe travail de la Fédération est une « entreprise nécessaire, mais difficile » de dire Jean-Marc Léger du Devoir. Ce dernier s’inquiète toutefois de leur préparation et redoute un échec « qui atteindrait gravement non seulement l’association elle-même, mais aussi le Canada français en général ». Léger invite la Fédération à jouer la transparence et à « faire connaître les grands thèmes de travail, la composition des comités d’experts qui ont déjà remis leurs rapports, le mode de désignation des délégations par les organismes participants ». C’est chose faite le 4 avril, à l’institut Coopératif Desjardins de Lévis, alors que se tient l’assemblée de fondation des États généraux. Le texte de la convocation vise à rassurer ceux qui verraient en ce rendez-vous la « petite affaire » des SSJB. Elle émet également le souhait de « donner ensuite entière liberté d’action au nouvel organisme dès qu’il sera en mesure d’assumer son autonomie ». La Fédération fait aussi connaître l’identité visuelle des États généraux dans sa revue Alerte. Elle dote également les États généraux d’une structure budgétaire et de règlements.
 

Entre 1964 et 1966, l’organisation des États généraux traverse plusieurs crises. L’enjeu du statut juridique du Québec, la montée du souverainisme et l’implosion de l’Ordre de Jacques-Cartier créent un climat de désunion au sein de la Fédération des SSJB. Le projet sera mis en veilleuse, puis relancé sous une nouvelle direction. Jusqu’en mai 1966, date à laquelle elle laisse les organisateurs voler de leurs propres ailes, la Fédération occupe une place centrale dans la définition des mandats, la structure et le financement des États généraux. En influençant ses objectifs, en fédérant un certain nombre d’acteurs et en s’assurant du développement d’une image de marque particulière, elle laisse à Rosaire Morin, Jacques-Yvan Morin et aux autres membres de la Commission générale une fondation sur laquelle bâtir. Le reste appartient à l’histoire.
 

Marc-André Gagnon, historien et doctorant à l’Université de Guelph