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La philosophie politique du gouvernement Trudeau

Depuis quelques années, la question identitaire s’est imposée dans toutes les sociétés occidentales. Elle repose sur un constat simple : nos sociétés font une expérience intime de l’éclatement politique et culturel et ne savent plus vraiment ce qui les rassemble. Ont-elles encore des repères communs, partagent-elles encore une culture nouée au fil de l’histoire? Ou sont-elles inversement condamnées à un vivre-ensemble minimal et minimaliste, à cause de la diversité croissante des cultures qui y cohabitent plus ou moins paisiblement? Quelle place réserver, aussi, à la société d’accueil, et pour le dire plus exactement, à la nation d’accueil, qui était autrefois appelée à fixer la norme identitaire de la collectivité, mais qui voit ce droit de plus en plus ouvertement contesté.
 
Le Canada prétend apporter une réponse absolument originale à cette question, au point même de se considérer comme un modèle valable pour l’humanité entière. Sa réponse, c’est la conjugaison du multiculturalisme et de la Charte des droits. Il ne doit plus y avoir de culture commune identifiée par l’histoire. Chaque culture, en fait, n’est plus qu’une communauté parmi d’autres dans la diversité canadienne. Il ne saurait plus y avoir de différence fondamentale, ni même significative, entre les peuples fondateurs d’un pays et les communautés issues de l’immigration. Et c’est dans le respect mutuel de toutes les communautés que pourrait se tisser une nouvelle citoyenneté vertueuse permettant à toutes les différences de cohabiter, et de se féconder, même, si elles le désirent.
 
On comprend dès lors le rôle des tribunaux dans le régime canadien : ils deviennent le lieu de la véritable souveraineté. La thèse est la suivante : la démocratie parlementaire serait le lieu inévitable de la tyrannie de la majorité et conséquemment, elle rendrait possible l’écrasement des minorités. Il faudrait réduire le plus possible son emprise sur la vie collective. La souveraineté populaire est congédiée. La Charte des droits l’a remplacé. Elle prétend reconstruire la société à partir de la seule logique des droits de l’homme, qui devient à proprement parler hégémonique : les questions politiques fondamentales sont désormais traduites en question de droits, qui relèveraient surtout de la compétence des tribunaux.
 
La question nationale québécoise devient dans ce contexte radicalement inintelligible. Tout simplement parce qu’elle se fonde sur une autre idée de la collectivité. La question nationale présuppose que la nation n’est pas qu’une association juridique d’individus porteurs de droits mais d’abord une réalité historique constituée et associée à une identité particulière qui la distingue des autres. Dans cette perspective, la majorité historique francophone n’est pas une communauté parmi d’autres dans le Québec pluriel mais le cœur vivant de la nation, à laquelle il faut s’intégrer pour participer pleinement à la vie de la nation. En un mot, le Québec n’est pas une page blanche. Aucun pays ne l’est ou ne devrait l’être.
 
C’est à cette lumière qu’on peut et doit comprendre la question identitaire contemporaine, au Québec, et même ailleurs. Comment définir l’intégration des immigrants? Traditionnellement, ils devaient prendre le pli identitaire de la société d’accueil. L’idéologie des accommodements raisonnables veut renverser cette perspective. C’est à la société d’accueil de transformer ses institutions et sa culture pour accommoder les exigences croissantes de la diversité. Pour créer une société vraiment harmonieuse, il faudrait dissocier le plus possible les institutions communes de la culture majoritaire, sans quoi les premières se rendraient coupables d’une discrimination en faveur de la seconde. Il ne serait tout simplement plus légitime de nouer un lien intime entre la citoyenneté et l’identité nationale.
 
Depuis 10 ans, la question identitaire a clivé profondément la politique canadienne. Le Québec et le Canada, malgré toutes les nuances qu’on peut faire, ne parviennent pas à communier dans un même modèle d’intégration. On peut être certain que l’aspiration québécoise à définir une culture commune à partir d’une expérience historique partagée sera battue en brèche par le régime canadien, qui s’y rendra moins sympathique que jamais. La diabolisation du nationalisme québécois s’y poursuivra. Le régime de 1982 poursuivra son déploiement et son travail de redéfinition en profondeur du lien social. C’est dans cet environnement politique toxique que devront se déployer les nationalistes québécois, sans se laisser intimider par ceux qui cherchent à les expulser du cercle de la légitimité démocratique.
 

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