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Les nombreux Canada en contradiction

CANADA
 
Le Canada officiel vivra pour un temps sa trudeaumanie. On peut naturellement y voir un immense soupir de soulagement après la décennie conservatrice de Stephen Harper. Mais cet émerveillement est aussi le fruit d’un conditionnement médiatique sans précédent : manifestement, la frange dominante des élites canadiennes accueille l’élection de ce gouvernement libéral à la manière d’une libération et travaille fort à faire partager son sentiment par l’ensemble de la population.
 
On en vient presque à oublier qu’à peine deux semaines avant les élections, Justin Trudeau était victime de la moquerie générale, le commun des commentateurs et des mortels ne le croyant manifestement pas qualifié pour devenir premier ministre. C’est que le Canada libéral a tendance à se confondre avec le Canada dans son ensemble: il croit en représenter la véritable nature, d’autant que sa philosophie est inscrite au cœur de l’ordre constitutionnel de 1982 et que le propre d’une constitution, à terme, est de constituer mentalement un peuple.
 
Pourtant, tôt ou tard, l’enthousiasme cessera. Et cela non seulement parce que le conte de fées sera confronté à la réalité, et qu’il faudra bien sortir du Canada en rose, mais parce que les contradictions réelles de la fédération canadienne resurgiront. Qu’on le veuille non, le Canada, malgré ses aspirations unitaires, voit plusieurs conceptions profondément contrastées de son identité cohabiter en son sein. Il ne s’agit pas seulement de préoccupations régionales distinctes, mais bien de projets identitaires concurrents. On peut les examiner brièvement.
 
La première contradiction qui resurgira, évidemment, sera celle représentée par le Québec. On le sait, le Canada libéral repose sur un paradoxe : il prétend reconnaître toutes les identités sauf celle d’un de ses deux peuples fondateurs – certains diront peut-être, à la suite du politologue Christian Dufour, celle de son seul peuple fondateur. Le Canada s’est refondé en 1982 sur la négation de la question nationale québécoise: c’était sa manière d’en finir avec elle. À terme, on souhaitait que les Québécois deviennent des Canadiens comme les autres.
 
Mais la réalité d’un peuple ne se laisse pas si facilement dissoudre. Le peuple québécois existe encore. À travers la question identitaire, dans les années à venir, cette contradiction canadienne va pleinement s’exprimer : d’un côté, on verra le peuple québécois chercher à intégrer les immigrants à sa culture nationale, en plaçant la majorité historique francophone au cœur du monde commun, de l’autre, on aura le multiculturalisme canadien qui cherchera à briser ce modèle pour réduire le peuple québécois à un élément parmi d’autres de la diversité canadienne.
 
La seconde contradiction, c’est celle qui vient de l’Ouest. On a souvent noté ces dernières années que le cœur économique du Canada se déplaçait vers l’Ouest. Pendant la décennie conservatrice, on pourrait dire que son cœur politique et même identitaire s’y trouvait. Au cœur de cette culture politique, il y a une réaction assez vive contre les différentes facettes du Canada de 1982, et un désir de voir les préoccupations morales et culturelles de l’Ouest prises en considération par l’ensemble du pays. L’Ouest risque de se sentir assez étranger devant le progressisme ultra du gouvernement Trudeau.
 
La dernière contradiction sera celle du vieux Canada anglais, qui était aussi à l’honneur sous la décennie conservatrice, d’autant que Stephen Harper aura cherché de bien des manières à réactiver les racines britanniques du Canada, notamment avec le rappel régulier de ses racines britanniques. Ce Canada, qui se trouve principalement en Ontario et dans les Maritimes, qui a été progressivement laissé de côté depuis une trentaine d’années, trouvera-t-il l’occasion de reprendre de la vigueur ou n’existe-t-il plus qu’à travers sa réappropriation par la culture politique de l’Ouest du pays?
On voit néanmoins l’essentiel : le Canada est moins un pays classique qu’une utopie militante cherchant justement à définir une collectivité non plus par son histoire ou sa culture, mais par une idéologie qui veut en faire un modèle de cohabitation progressiste et diversitaire valable pour la terre entière. Il se pourrait bien toutefois qu’au rythme où la lune de miel se dissipera, le gouvernement Trudeau fasse l’expérience de l’écartèlement intime du pays, et du caractère non réconciliable des visions qui y cohabitent, des intérêts qui s’y confrontent.
 

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