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Le gouvernement Trudeau et l’identité québécoise

Justin Trudeau
 
Au moment du déclenchement des dernières élections fédérales, la possibilité d’un gouvernement Trudeau semblait absolument minimale. Certains s’imaginaient les conservateurs remporter une campagne épuisante, qui les confirmerait comme nouveau parti naturel de gouvernement au Canada. D’autres voyaient l’heure du NPD enfin venu: ce parti remplacerait alors le PLC comme grande formation progressiste canadienne. Rares sont ceux, on l’aura compris, qui s’imaginaient le PLC de Justin Trudeau revenir au pouvoir, triomphant et sûr de lui. Une nouvelle trudeaumanie semblait encore plus improbable : le chef libéral inspirait alors les moqueries du plus grand nombre. À tort ou à raison, on ne lui prêtait pas d’immenses capacités politiques.
 
Chose certaine, la politique est le royaume de l’imprévisible. Aujourd’hui, Justin Trudeau est premier ministre et l’avis général est qu’il était inévitable qu’il le devienne. On appelle cela réécrire l’histoire. Surtout, les commentateurs en viennent souvent à croire que ce qui est advenu ne pouvait pas ne pas advenir. Ils y voient une forme de réalisme politique. On pourrait aussi y voir une carence d’imagination politique. On peut néanmoins se dire qu’il était probablement hasardeux de décréter la fin du Parti libéral du Canada, alors qu’il demeure la référence politique obligée de la majorité des élites médiatiques, culturelles et technocratiques canadiennes.
 
Dès son élection confirmée, Justin Trudeau a mis de l’avant un discours annonçant ce qu’on pourrait appeler la restauration du Canada progressiste. Il était au diapason avec le système médiatique. La décennie conservatrice a vite été présentée comme une parenthèse incompréhensible dans l’histoire du pays, à la manière d’une grande noirceur temporaire se dissipant enfin. Le Canada pourrait enfin redevenir un idéal moral, une figure de référence pour l’humanité entière. Il correspondra à tous les canons de la rectitude politique. On avait oublié à quel point au cœur du patriotisme canadien tel que se le représente le PLC, il y a ce désir, et ce même ce besoin, que le pays devienne un modèle pour l’humanité entière.
 
Cette posture, on le comprend, pose problème aux nationalistes québécois, qui sont accusés de se refuser au meilleur pays au monde et de témoigner ainsi d’un terrible repli sur soi dans une réserve ethnique sans grandeur ni noblesse. On peut bien y voir une forme de narcissisme humanitaire à la canadienne : il n’en demeure pas moins que ce discours n’est pas sans efficacité politique. On regarde le Québec de haut, et finalement, celui-ci finit par se voir tout petit. On ne doit jamais oublier, par ailleurs, que le régime de 1982 reposait implicitement sur une diabolisation du peuple québécois, accusé, s’il était laissé à lui-même, d’établir une ethnocratie liberticide.
 
À travers le monde, la victoire de Justin Trudeau a été accueillie comme un vent de fraicheur politique. Chose certaine, elle rend de plus en plus inintelligible la cause québécoise, que le système médiatique caricature en mouvance déclinante s’alimentant à un nationalisme de repli, de moins en moins compatible avec les exigences d’une société moderne. Le multiculturalisme canadien, qui se trouve déjà au cœur du régime de 1982, a déclassé historiquement et politiquement le peuple québécois. Il était un peuple fondateur sur deux, il n’est plus qu’une minorité ethnique parmi d’autres dans la diversité canadienne. Dès lors, son pouvoir collectif est considérablement diminué, et ses revendications ne sont plus entendues.
 
Il ne reste plus grand-chose du dualisme historique canadien, sinon un bilinguisme officiel de plus en plus désincarné qui a peu d’effets à Ottawa mais qui participe toutefois à la déconstruction de la loi 101 au Québec. On l’a constaté lors de cette campagne, dans la politique fédérale, deux langues sont d’usage : l’anglais, et le traduit de l’anglais. La réalité anglophone du Canada veut de moins en moins s’accommoder du particularisme historique québécois. D’ailleurs, au moment de la nomination du Conseil des ministres, on s’est émerveillé du nombre de langues parlées par ses membres. Les commentateurs étaient en pâmoison devant une telle expression du génie diversitaire du Canada. Mais personne n’a cru nécessaire de vérifier combien parmi eux étaient bilingues et étaient capables de s’adresser au peuple québécois dans sa langue.
 
Au Canada, l’intransigeance à l’endroit du Québec a souvent payé. D’ailleurs, le PLC de Justin Trudeau a traversé la campagne sans rien concéder au Québec, et encore moins au nationalisme québécois. Il a encore une fois opposé la sagesse supposée de la Cour suprême au droit à l’autodétermination des Québécois. Et ces dernières années, pour peu qu’on s’en souvienne, il avait contribué à la diabolisation de la question identitaire, en assimilant notamment la Charte des valeurs proposée par le gouvernement du Parti Québécois à l’Amérique ségrégationniste. La condescendance morale à l’endroit des souverainistes est au cœur de son discours. De ce point de vue, et bien qu’il n’existe évidemment pas de culpabilité héréditaire, Justin Trudeau est bien l’héritier de son père.
 
Aujourd’hui, on peut dire que l’indifférence absolue à la réalité du Québec est le nouveau visage de cette intransigeance. Nul besoin de mater le Québec: on le considère déjà vaincu. Mais de quelle manière s’adresser à l’électorat québécois? Car il existe, et les Québécois, en général, sont encore convaincus de former un peuple, même s’ils n’en tirent plus vraiment de conséquences politiques. Justin Trudeau, comme les autres politiciens fédéraux, de ce point de vue, a préféré esquiver les revendications nationales du Québec et s’adresser à lui en parlant seulement le langage des «valeurs», qui est profondément dépolitisant et qui esquive finalement l’identité historique spécifique du Québec.
 
Chacun prétendait répondre adéquatement à celle des Québécois. Justin Trudeau et le NPD disaient des valeurs québécoises qu’elles étaient progressistes et qu’il était temps de les mettre au pouvoir. Stephen Harper disait quant à lui que les vraies valeurs des Québécois étaient conservatrices et qu’il était le mieux placé pour les représenter. Mais dans tous les cas, l’accent mis sur les valeurs permettait de laisser de côté la question autrement plus compromettante d’un pouvoir québécois ou à tout le moins, des pouvoirs nouveaux qui pourraient être accordés au Québec pour lui permettre d’assumer pleinement sa spécificité.
 
On en arrive à l’essentiel : le gouvernement Trudeau pourrait contribuer comme jamais à la canadianisation de l’identité québécoise et à la dissolution de plus en plus marquée de ses fondements politiques ou du moins, de la légitimité sur laquelle ils reposent. La logique fondamentale du Canada de 1982 consiste à transformer les Québécois en Canadiens comme les autres, et on peut dire que le gouvernement Trudeau joue à fond cette logique. Les nationalistes québécois doivent savoir que la simple défense du droit des Québécois à défendre leur identité spécifique sera de plus en plus ardue dans un régime fondé sur la négation radicale de leur réalité.
 

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