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FIERTÉ – Les Patriotes fondent la Fête nationale

Banquet
 
Le Québec célèbre cette année sa 181e édition de la Fête nationale. Bien que la Saint-Jean soit aussi soulignée en Europe depuis le Moyen Âge et, depuis toujours, par les Autochtones à l’occasion du solstice d’été, c’est en juin 1834 qu’on associe pour la première fois celui qui baptisa le Christ et « apporta la lumière » à ce peuple d’évangélisateurs qui, chaque année, avait coutume ce jour-là de faire un grand feu pour illuminer la plus courte nuit de l’année.
 
Célébrer un événement par un banquet est alors fort répandu dans la pure tradition chrétienne (pensons à la Cène). Des banquets sont notamment organisés par la franc-maçonnerie et les corporations de métiers afin de célébrer l’un des leurs.
 
Les tables champêtres qu’on tient à l’époque des patriotes à l’occasion de la Saint-Jean se distinguent cependant sur certains points. D’abord, elles se déroulent en plein jour et à l’extérieur, généralement dans un jardin, et non pas le soir dans une salle de réception d’un hôtel par exemple. En outre, dès le départ, elles sont ouvertes à tous, hommes, femmes et enfants, peu importe leur origine, tandis que les banquets alors tenus par les sociétés nationales d’Anglais, de Gallois, d’Écossais, d’Allemands ou d’Irlandais étaient strictement réservés aux hommes provenant de leur communauté.
 
Le 24 juin 1834, environ soixante convives s’assemblent dans les jardins de l’avocat John McDonnell, à Montréal, afin de célébrer la Saint-Jean-Baptiste. Les participants, tant britanniques que canadiens, sont issus du mouvement patriote : Edmund B. O’Callaghan, Charles-Ovide Perrault, Thomas-Storrow Brown, Rodier, Louis-Hippolyte Lafontaine et George-Étienne Cartier, sous la présidence du premier maire de Montréal, Jacques Viger. On chante, on versifie et surtout on porte des toasts en hommage aux « Canadiennes », « au peuple irlandais », « aux députés patriotes » et à « nos amis du Haut-Canada ». C’est un véritable succès et les journaux patriotes lancent aussitôt l’invitation à toutes les paroisses de tenir de pareils banquets dès l’année suivante.
 
En 1835, 1836 et 1837, les banquets de la Fête nationale se multiplient au Bas-Canada. Les événements se tiennent à Saint-Charles, à Saint-Denis, à Verchères, à Varennes, à Saint-Benoît, à Saint-Eustache, à Terrebonne, à Berthier et bien sûr à Montréal. Se développe alors l’habitude de couvrir la table de branches d’érable fraîchement coupées, un vieux symbole national, symbole aussi de notre vitalité.
 
La Saint-Jean-Baptiste de 1836 est marquée par les premières dissensions puisque deux banquets concurrents sont tenus à Montréal : l’un, au Rasco, réunit une centaine de papineauistes, Denis-Benjamin Viger, Larocque, Dunn et Brown et 112 invités, l’autre, organisé par Pierre-Clément Sabrevois de Bleury, réunit « plusieurs patriotes, qui ne sont point de la nuance des amateurs de La Minerve [un journal pro-Papineau] ». En juin 1837, deux banquets se disputent à nouveau les convives autour d’un motif tout bête : devrions-nous boire de l’alcool? En effet, un mois auparavant, les patriotes avaient voté à Saint-Ours une série de résolutions visant à boycotter les produits importés afin de priver l’Angleterre du revenu des taxes, y compris les vins et spiritueux, dont on faisait grand usage lors des banquets de la Saint-Jean-Baptiste.
 
Par solidarité avec les résolutions de Saint-Ours et en appui au Parti patriote, on ne retrouve donc sur les tables des banquets patriotiques que des produits issus du terroir canadien, et de l’eau en guise de rafraîchissement. À Montréal, 200 personnes célèbrent ainsi la Saint-Jean à l’hôtel Nelson. Cependant, un autre banquet réunit d’autres convives, moins contraints par les mesures de boycottage. Le journal L’Ami du peuple, de l’ordre et des lois [anti-patriote] écrit, ironique :
 
La Saint-Jean-Baptiste doit être en deux volumes, cette année, à Montréal. L’un se composera des ultras patriotes ou parti Papineau. L’autre de la portion plus calme des Canadiens. Les derniers qui craignent moins l’excitation se permettront de boire du vin…
 
Dès le départ, les activités de la Saint-Jean-Baptiste furent ouvertes à toutes les communautés nationales, misant d’abord sur des valeurs universelles de justice, de démocratie et invoquant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Les premiers banquets Saint-Jean-Baptiste ne furent cependant pas exempts de tiraillements, et cela dès les premières éditions. Décidément, le passé est bien garant de l’avenir. De telles tensions sont sans doute inévitables chez une nation qui n’a pu accéder à l’indépendance, entre ceux qui souhaitent que la fête puisse porter l’espoir du pays désiré et ceux qui n’y voient qu’une célébration de la solidarité nationale.
 
La fête de tous les Québécois
Tandis qu’Anglais, Écossais, Irlandais et Allemands du Bas-Canada s’étaient initialement organisés en sociétés nationales sur une base ethnique, les premières célébrations de la Saint-Jean-Baptiste sont, au contraire et dès le départ, ouvertes aux représentants de toutes les communautés, prémices à ce qui allait devenir la Fête nationale des Québécois-es.
 
Les sociétés nationales qui se forment spontanément au Québec à l’époque des patriotes sont à la base destinées à venir en aide à leurs ressortissants les plus démunis et à leur assurer des services religieux et médicaux. Elles jouent aussi le rôle de club privé pour leur élite économique respective. Dès leur fondation aussi, ces sociétés sont engagées en politique, généralement pour faire obstacle au projet patriote et écraser le nationalisme canadien-français.
 
Reprenant le nom de leur saint patron, les Anglais s’organisent les premiers au sein de la St-George’s Society en décembre 1834. La charte de la société dit bien qu’elle est strictement réservée aux ressortissants anglais ou gallois. Les Écossais s’unissent à leur tour, le 6 février suivant, dans la St-Andrew’s Society. Encore là, la St-Andrew s’adresse exclusivement aux sujets britanniques d’origine écossaise, dont plusieurs membres de l’élite économique tels Peter McGill, président fondateur, John Fleming, John Boston, James Leslie, ou des journalistes influents comme Robert Armour de The Gazette et Adam Thom du Herald. Les Allemands s’organisent le 31 mars suivant : « une assemblée nombreuse et respectable réunit à l’hôtel Nelson des Allemands et des Hollandais au sein de la German Society of Montreal […] ». Louis Gugy en est élu président, assisté d’un conseil de sept membres.
 
Du côté des Irlandais, les choses sont plus compliquées, cette communauté s’avérant un enjeu de taille dans la joute politique qui oppose alors patriotes et tories.
 
La Hibernian Benevolent Society est d’abord formée en 1834 et aurait compté jusqu’à une centaine de membres. Son association au Parti patriote est alors évidente. C’est donc en réaction qu’est créée, en mars 1835, la St-Patrick’s Society, manifestement alignée sur le parti tory. Ses principaux membres sont d’ailleurs tous aussi impliqués dans la Constitutional Association of Montreal, un club politique particulièrement hostile aux patriotes.
 
Alors que les associations anglophones lancent à tous venants des appels aux « True Britons of all origins », le credo patriote veut plutôt que leurs revendications transcendent les origines et s’adressent à tous les habitants du Bas-Canada, épris de justice et de liberté. Les fondateurs de la Saint-Jean-Baptiste sont d’ailleurs fort désireux d’attirer dans leurs rangs des Britanniques susceptibles de joindre leur coalition « arc-en-ciel ». La communauté irlandaise est particulièrement courtisée, les patriotes multipliant les représentations auprès de ses membres influents, comme Edmund O’Callaghan ou Daniel Tracey, en soutenant les journaux anglophones propatriotes, The Spectator, The Vindicator et The Liberal et en conviant les Irlandais aux banquets de la Saint-Jean-Baptiste.