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Le choix de la souveraineté (1969)

En novembre 1969, les officiers des Sociétés Saint-Jean-Baptiste affiliées à la Fédération sont conviés à un congrès spécial. Après une décennie d’études et de débats, ils doivent se prononcer sur la souveraineté du Québec. Pour l’occasion, on demande à l’historien Michel Brunet de donner une courte conférence. Ce dernier y résume l’essentiel de ses thèses. Selon lui, l’époque dans laquelle évoluent les congressistes a passablement changé en une décennie. « Que de sottises l’agriculturisme et le messianisme n’ont-ils pas inspirées à des générations d’orateurs, de prédicateurs et d’écrivains ! Conscientes de leur impuissance, les élites traditionnelles se consolaient en se gargarisant de mots sonores et en se racontant de pieux et joyeux mensonges auxquels elles s’efforçaient de croire ». Tirant à boulets rouges sur les anciens piliers de l’identité canadienne-française et ses chantres, l’historien ne peut s’empêcher d’observer qu’une mentalité « québécoise » a émergé à la faveur du débat constitutionnel. Pour Brunet, les SSJB ont accompagné les Québécois à chaque étape de ce réveil national depuis « la fondation même » de la Fédération qui fut l’instrument dans le façonnement de cette pensée collective moderne. Il termine en invitant les congressistes à « poser un autre geste de grande importance qui présuppose qu’une nouvelle étape a été franchie dans l’évolution psychologique des Québécois ». Ce geste, on s’en doute, c’est de choisir le combat pour la souveraineté du Québec.
 

Le congrès de 1969 marque un point de rupture, alors que les délégués votent à 88% en faveur d’un mandat souverainiste. Ce choix s’inscrit alors en pleine redéfinition des forces nationalistes. La transformation du Mouvement souveraineté-association en Parti québécois en 1968, conjugué à la dissolution du Rassemblement pour l’indépendance nationale, coalise les forces. Le front linguistique s’active avec les manifestations à Saint-Léonard. Un an plus tôt, la visite du général de Gaulle et son célèbre « Vive le Québec libre » surprend et frappe l’imaginaire collectif et les États généraux du Canada français adoptent le principe d’autodétermination pour le Québec.
 

Cette décision se préparait toutefois depuis longtemps. Dès 1962, la Fédération adoptait le principe d’autodétermination, reconnaissant ainsi la nation comme une « réunion d’hommes habitant le même territoire, ayant une origine et une langue communes » libre de « choisir elle-même le mode de gouvernement à l’intérieur duquel elle désire vivre et s’épanouir ». À partir de ce moment, elle rompt, d’une certaine manière, le lien avec le nationalisme canadien-français et adopte une identité québécoise territorialisée. En 1964, elle rejette le fédéralisme coopératif avant d’adopter le principe des États-associés l’année suivante.
 

Ce mouvement en faveur de la souveraineté politique du Québec cristallise les SSJB fédéralistes et entraîne le départ des SSJB de Québec, de Sherbrooke, d’Amos, de Valleyfield et de La Pocatière. Elle entraîne également des critiques de la part des hommes politiques. Le premier ministre Trudeau dénonce la nouvelle orientation de la SSJB en traitant les 24 juin de « manifestation séparatiste ». La réaction est aussi vive du côté de Québec. Si le premier ministre Jean-Jacques Bertrand se questionne sur la représentativité du congrès, le chef de l’opposition Jean Lesage est plus direct : « Je ne pense pas qu’il appartienne à une Société nationale de prendre des positions politiques ». Certaines communautés francophones en milieu minoritaire y perçoivent un signe d’abandon. L’Association canadienne-française de l’Alberta dénonce l’attitude de la Fédération qui « abandonne à son propre sort un million de Canadiens français vivant à l’extérieur de la province ».
 

Forte d’une nouvelle option constitutionnelle, la Fédération dévoile un manifeste en juin 1970. Le texte fait état de quatorze principes. Les six premiers concernent la nation et son droit à l’autodétermination. On y mentionne par exemple que le Québec est la seule voix juridique de la nation et que les Québécois « doivent solutionner [sic] leurs problèmes eux-mêmes ». Les quatre points suivants s’attardent à la constitution. On y rejette l’AANB « qui ne satisfait plus aux aspirations légitimes de la Nation », se déclare favorable à l’adoption d’une constitution québécoise et rappelle que « la constitution du Québec doit être préparée démocratiquement par les Québécois pour les Québécois », soit par référendum ou une assemblée constituante. Elle reprend ici l’idée de la résolution des assises de 1969 des États généraux qui demandait une formule similaire. Le onzième principe demande à l’État québécois d’adopter de toute urgence une politique « canadienne-française », de l’expression du mémoire publié en 1954 par la SSJB de Montréal. On y rappelle que l’appareil d’État « doit rendre justice à tous ses citoyens, servir, protéger et sauvegarder le bien commun, respecter les libertés individuelles et collectives ». Il précise également qu’il doit être respectueux des « droits légitimes des minorités installées sur son territoire ». Dans la même veine, le prochain principe s’attarde aux libertés fondamentales de l’homme québécois, y compris ses droits sociaux tels que le droit au travail, à une juste rémunération, au minimum vital et à la sécurité sociale.
 

En 1972, la Fédération des Sociétés Saint-Jean-Baptiste adopte le nom de Mouvement national des Québécois afin de refléter sa nouvelle orientation politique.
 

Marc-André Gagnon