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Un homme engagé pour le pays

Armand Vaillancourt - Devrant la passerelle Vaillancourt de PlessisvilleMa principale source d’inspiration est la vie dans tous ses états. Ce qui inclut ma relation exceptionnelle avec la jeunesse. En partant, je veux saluer très bas ces étudiantes et étudiants qui ont beaucoup donné lors des manifestations en 2012. Ces jeunes ont marqué d’une façon indélébile ce que demain devrait être. J’ai gardé tous mes carrés rouges dont certains sont tricotés.
 
 

Choix des matériaux :
C’est comme le reste de nos activités dans la vie. C’est selon les circonstances et ce qui vient à nous. Ce peut être n’importe laquelle matière. Il n’y a pas, à priori, de matériaux que je préfère plus que d’autres. Ma démarche découle surtout des expériences vécues à la campagne dans ma jeunesse. Puis vinrent mes voyages en auto stop à travers l’Amérique : 110 000 milles de 1949 à 1960, bien avant Jack Kerouac, surtout l’hiver avec 50 dollars en poche.
 

Étant fils de fermier, le 16e d’une famille de 17 enfants, j’ai travaillé durement et assidument à toutes les tâches à la ferme presque d’une façon primitive avec le reste de la famille. Il fallait apprendre à manipuler différents instruments, à dompter les chevaux qui nous venaient de l’ouest. Des chevaux sauvages, achetés chez monsieur Payeur, un maquignon à Thetford Mines, que l’on domptait dans des bancs de neige durant l’hiver. Les chutes étaient moins dures.
 

Mes 18 années sur la ferme ont été vécues sans électricité ni toilette dans la maison jusqu’à la vente en 1950.
 

Tout ce dont on avait besoin, on devait le construire et/ou le réparer. Par exemple, les râteaux pour le foin, c’est nous qui les fabriquions à partir de branches d’arbres et de broches venant de supports à vêtements. On réparait les instruments aratoires et on reconstruisait des parties de grange ou de maison. On creusait des canaux pour irriguer les terrains. On défrichait des parties de forêt pour en faire des terres cultivables. On dessouchait les arbres avec des bœufs géants qui sont moins nerveux que les chevaux. Ça fonctionnait magnifiquement.
 

On allait au village chez monsieur Cloutier, le forgeron. On l’aidait à forger, à réparer des banneaux, des instruments aratoires qui brisaient à l’occasion. Après des années à élever ses 19 enfants, ce dernier s’est malheureusement enlevé la vie dans sa forge.
 

J’ai passé beaucoup de temps à bûcher avec mes frères et mon père pendant l’hiver dans les bois. Les moulins à scie étaient au village et on y a fait des centaines de voyages dans des bobsleighs l’hiver ou des quatre roues l’été pour faire couper le bois dont on avait besoin pour réparer ou construire des édifices. Il fallait voir les impressionnants voyages de billots.
 

Le printemps, avant la fonte des glaces, des dizaines de fermiers venaient de partout dans la région pour couper des blocs de glace sur le lac William. Les hivers étaient beaucoup plus rigoureux qu’aujourd’hui. On coupait des blocs de glace avec des scies jusqu’à trois pieds d’épaisseur. C’était un véritable plaisir de voir tant d’ouvriers sur le lac à cette période. Ces blocs étaient recouverts de moulée de scie et transportés chez les fermiers dans des cabanes apprêtées pour cela : de grandes glacières dans lesquelles les blocs étaient protégés du dégel durant au moins un an.
 

L’eau montait sur nos basses terres au printemps. Pour aller au village, on y allait en chaloupe verchère à travers les glaces de la rivière Bécancour. Une fois, mon père et moi, on a évité de justesse de se faire écraser par un glacier géant dans une des courbes de la rivière.
 

À la campagne, j’ai construit plusieurs objets utilitaires, dont un rack à foin révolutionnaire de 26 pieds de long. C’était une immense sculpture. J’avais 15 ans. Tous nos jouets ou presque étaient le fruit de notre imagination. On se fabriquait des skis à partir de planches de bois franc qu’on plaçait dans la bouilloire sur le poêle à bois pour les courber. Pour se déplacer sur les rivières ou les routes glacées on se forgeait des crampons à partir de dents de scie de faucheuse à foin qu’on faisait rougir dans le poêle à bois pour les plier aux extrémités et qu’on attachait sous nos bottes avec des broches, voilà !
 

À plusieurs occasions, un de nous devait coucher à l’étable pour surveiller les animaux en gestation pour les aider à accoucher.
 

Vers six-huit ans, on allait ramasser le sang des animaux qu’on tuait pour en faire du boudin. Le cri d’un cochon agonisant est terrible à entendre. Ce sont des pleurs qui t’arrachent le cœur.
 

On pouvait avoir 10, 12, 15 ans et notre père nous demandait d’aller faire boucherie.
La période des foins était particulièrement éprouvante dû à la chaleur torride combinée à l’effort physique extrême dans la grange et dans les champs. Mes frères et moi on perdait chacun 10 à 15 livres durant cette période.
 

Ne nous parlez pas de vacances comme celles vécues par tous les jeunes du village ou des villes de Black Lake ou de Thetford Mines. Toutes nos vies ont été ponctuées par le travail à la ferme, l’école et les jeux. Nous avons beaucoup joué.
 

Une fois par deux ans, on avait le droit à trois jours de vacances pour sortir de la ferme. Ma vie à la campagne fut grandiose en tous points.
 

On allait aux petites vues dans le sous-sol de l’église le dimanche au soir où l’on voyait Abbott et Costello, Charlie Chaplin, des films d’époque dramatiques et surtout des films français.
 

Je pourrais vous raconter des milliers d’histoires et je ne serais pas au bout de mon expression.
 

Processus créatif du prix:
Comme toujours, l’imagination débordante est au rendez-vous. Ceci dit, il faut faire des choix. Au début, je pensais écrire un texte engagé sur le petit monument en aluminium pour le prix « Artisan de la Fête nationale ».

 

On m’a fait comprendre que cela devait être plus inclusif, pour un plus large public. J’étais un peu réticent, mais après réflexion j’ai adhéré à cette idée de représenter toutes les pensées et formations qui habitent le Québec plutôt que d’adopter la ligne dure.
 

La fleur de lys enrobe tout ce que je viens de dire.
 

La lumière :
Les trois intensités de lumière créent une attraction particulière. Ce phare, je le dédie aux femmes du Québec en particulier. À l’exemple de ce phare, ces femmes qui assument une large part des responsabilités dans le dur travail de conscientiser notre peuple. Ces femmes font un travail d’avant-garde concernant notre avenir comme elles le font à l’échelle internationale.
 

Ce sont les hommes qui envoient nos jeunes à la guerre pour défendre ce qu’on nous dit être la démocratie. En fait, ils vont se faire tuer pour garder nos capitalistes au pouvoir des gouvernements corrompus et dégradants. Le capitalisme est toujours sauvage comme le faux socialisme. Combattons-le pour retrouver notre liberté et la conserver !
 

Coup de coeur dans ma carrière
Ma carrière (si on peut parler de carrière), à beaucoup de points de vue, reste un désastre. Je sacrifie ma carrière pour mettre toute mon énergie à vouloir construire un pays. J’ai en moi un vœu profond qui me pourchasse sans relâche dans ma vie quotidienne. Je fais ce que je dois faire, pas toujours ce que j’aimerais faire.
 

Toutes mes actions ont convergé vers mon engagement politique. Tout pour moi est politique: manger, voyager, dormir, rencontrer des gens, discuter, etc.
 

Mon idéal me dicte mon chemin. Depuis que je suis dans les arts, c’est un combat sans relâche entre la créativité qui est abondante chez moi et que je dois jumeler à une fonction: faire de la terre du Québec un pays qui nous appartient. Ce qui veut dire combattre le fédéralisme, combattre l’inertie, combattre l’indifférence sous toutes ses formes, combattre la lâcheté et surtout la peur qui nous empêche d’avancer. Connaissant les embûches qui viendront bloquer la route, cette route, je me dois de la défendre et si besoin, jusqu’à la mort.
 

Ma vie pour un pays.
 

Coups de coeur en musique
La corneille et le corbeau sont mes oiseaux préférés. Pour moi, le cri de la corneille est le summum de l’annonce du printemps. Cela me ramène à la campagne, à ma jeunesse dans l’érablière, au son des gouttes d’eau tombant dans les chaudières. Le matin, après une nuit froide, le soleil réchauffe l’eau d’érable gelée dans la chaudière formant sur le dessus un sirop d’une douceur sans pareille. Cet élixir nous rendait fous de joie. J’aime la créativité à son meilleur. Cette liberté qu’on doit s’accorder dans la création est assujettie à un devoir d’intégrité face à l’œuvre.

 

Je suis un grand adepte de jazz.
 

J’ai passé une grande partie de ma vie à m’exprimer en danse. Pendant plus de 20 ans, on disait de moi que je dansais comme un Africain. En fait, je dansais comme moi.
 

J’ai fait de la musique concrète dans les années 50.
 

John Cage a dit de mon concert à la Comédie canadienne au Festival de musique actuelle en 1961 que c’était génial. Edgard Varèse m’a invité à New York au Greenwich Village. Pierre Mercure a voulu voler mon concert du dimanche au soir à la Comédie canadienne de ce même 1er Festival de musique actuelle en Amérique. À cette période, quatre théâtres expérimentaux et des troupes de danse de New York m’ont invité.
 

De la musique, il y en a partout: le bruit du vent dans les feuilles, un ruisseau qui s’agite, le chant des oiseaux, les bruits de notre vie quotidienne, les pleurs, les rires, les regards (silences), etc.
 

Je suis passionné de lecture et j’ai des goûts variés.
 

Dans mon jeune âge, j’ai appris par cœur 400 poèmes. À cause de la religion, j’ai aussi appris le catéchisme par cœur en plus des prières en latin dont je peux encore réciter des grands bouts.
 

Tout ce qui éveille ma conscience et nourrit mon cerveau pour avancer, c’est une manne pour moi. Je suis intéressé par la science, la philosophie, les livres d’histoire et bien entendu des révolutions depuis les siècles passés jusqu’à aujourd’hui.
 

J’ai des centaines de livres chez moi et des encyclopédies, et pour moi, c’est essentiel.
 

Je m’entoure de culture, de voyages et d’êtres exceptionnels qui m’encouragent et me stimulent à continuer et qui m’empêchent d’avoir des moments de découragement face à l’adversité et des moments d’hésitation face à l’immensité des tâches à accomplir.
 

J’aime la lumière, la clarté, j’aime la vie, la vérité et l’amour de la vie sous toutes ses formes.
 

Liberté, Liberté, Liberté engagée !
 

Ce que j’aime du Québec, c’est tout ce qu’il contient. J’aime mon Québec en bloc, point à la ligne.
 

Quel est votre plus beau souvenir
C’est d’être bien vivant avec d’autres vivants sur la terre du Québec. L’univers et le cosmos me font rêver. Si petits nous sommes, si grand est l’univers. Tous mes souvenirs sont beaux et importants, car ils m’ont permis de grandir et d’être ce que je suis maintenant. Pour moi, la mémoire, c’est cette faculté qu’on a d’englober tout ce qu’on a appris et dont on se souvient. Et je me souviens de tout.
 

Depuis 1955, avant qu’on ne parle des artistes à l’école, jusqu’à ce jour, j’ai eu le privilège de travailler avec beaucoup beaucoup de jeunes, environ 150 000, de leur parler et de créer des milliers de sculptures et de peintures avec eux. Et je continue encore aujourd’hui.
 

Ce que vous changeriez au Québec
Je changerais cette province pour un pays. On ne change pas un pays, on l’améliore en devenant maîtres chez nous. Si j’avais le pouvoir : J’ai ce pouvoir de changer cette province en pays. Vous avez ce pouvoir de changer cette province en pays. Nous avons ce pouvoir de changer cette province en pays. Il n’y a rien de plus facile que ça. Il s’agit simplement de se décider et d’arrêter d’avoir peur.
 

La peur, c’est l’inertie, c’est le retrait, c’est l’abandon.
 

Calvaire ! Levez-vous !
 

Tout ce que j’ai fait dans ma vie, en gros, tout ce que j’ai réalisé est dans l’esprit d’avoir un pays à nous.
 

Ce pays s’appelle le Québec !